الاثنين، 16 مارس 2009

Qu'est-ce que la sociologie politique


La sociologie politique est la fille incestueuse de l'histoire et du droit. Cette origine malheureuse la marque encore profondément et entrave son développement. La double tradition, historique et juridique, domine toujours notre discipline et empêche de la rattacher à la sociologie, où elle trouve pourtant sa place naturelle.
L'analyse des faits politiques a d'abord été menée dans une perspective historique. Et plus précisément dans le cadre de la petite histoire, celle des grands hommes. L'histoire anecdotique, événementielle, a persisté dans le domaine politique bien après qu'elle fut abandonnée par les historiens eux-mêmes. L'école des Annales de Marc Bloch et de Lucien Febvre s'est imposée depuis les années 1930 à la Sorbonne. La vision globale des phénomènes historiques, rattachés à leur contexte géographique, économique et social, a réduit la narration des batailles et des crises à leur juste mesure. Mais cet effort considérable de l'école historique française est resté longtemps cantonné aux facultés de lettres. Ailleurs, on enseignait toujours l'événement politique, détaché de ses fondements. Et encore, lorsqu'on l'enseignait !
Car la science politique n'était rattachée à aucun cadre institutionnel. L'École libre des sciences politiques, rue Saint-Guillaume, étudiait les phénomènes politiques. Le pluriel "sciences politiques" était cependant révélateur. La politique était le carrefour d'un ensemble de disciplines diverses qui y étaient enseignées :histoire politique et diplomatique, géographie humaine, droit constitutionnel, etc. Les Instituts d'études politiques et la Fondation nationale des sciences politiques, qui en ont pris le relais après 1945, sont restés fidèles à cette vision pluraliste : les sciences politiques additionnées permettent seules l'appréhension de la politique. Quant à la sociologie, dernière venue des sciences humaines, elle ne se préoccupait guère des phénomènes politiques. Cherchant à se définir, elle hésitait entre une conception totalisante des phénomènes sociaux, illustrée par les travaux d'un Gurvitch, et l'éparpillement en disciplines techniques limitées à l'étude de groupes particuliers ou restreints : sociologie de la famille, de la religion, du monde rural.
Ce sont les facultés de droit qui, les premières, ont offert une place à l'enseignement de la sociologie politique. L'enseignement du droit public, et particulièrement du droit constitutionnel, se concevait mal s'il restait détaché de la vie politique. Deux grands publicistes, qui dominèrent la discipline du droit public au début de ce siècle, avaient été impressionnés par la richesse virtuelle de la contribution de la sociologie au droit public. Léon Duguit, disciple de
Durkheim et de Lucien Lévy-Bruhl, en reprit les enseignements essentiels. Maurice Hauriou, influencé par Tarde et par Bergson, fit de son côté la part de la sociologie dans son oeuvre. Georges Scelle, Gabriel Lebras, Henri Lévy-Bruhl continuèrent cette tradition.
Entre-temps, la science politique était développée aux Etats-Unis, soit dans les départements de sociologie, soit dans les départements de " gouvernement " des universités américaines. Maurice Duverger importa cet acquis scientifique en France et appliqua aux Partis politiques (1951) les méthodes d'analyse dégagées aux Etats-Unis. La conception de l'enseignement du droit constitutionnel allait se transformer par cet apport. La description des mécanismes institutionnels était désormais complétée par celle des partis politiques et des groupes de pression qui les animaient.
Placée sous la tutelle et comme en annexe du droit constitutionnel, la sociologie politique se limitait à ce cadre. Ce rattachement enrichissait sans doute le droit, mais il appauvrissait par là même la sociologie politique. A la description des institutions normatives s'ajoutait celle des associations politiques. On restait dans le descriptif. L'étape était indispensable, le progrès considérable. Il fallait pourtant dépasser cette phase néoinstitutionnelle dans la recherche et dans l'enseignement.
Car la politique est d'abord une activité sociale. Le fait politique est un fait social. La sociologie politique est d'abord une sociologie. La méconnaissance de ces évidences explique certaines des faiblesses théoriques et pratiques de la sociologie politique contemporaine. Cet enseignement d'amateurs reste trop souvent une science mondaine. Gaston Bachelard, dans quelques pages terribles
1, évoque les mondanités de la science du XVIIIe siècle. Les expériences de salon faisaient la joie de l'honnête homme et les mathématiques minaudées enchantaient M e du Châtelet. Il faut attendre la science ennuyeuse de Coulomb pour trouver les premières lois de l'électricité. L'état présent de la sociologie politique ressemble curieusement à cette description. Les subtils commentaires sur des sondages approximatifs ou la découverte émerveillée des modèles et systèmes cybernétiques inspirés de l'ordinateur permettent un discours brillant, mais très éloigné de la vraie science. Le caractère préscientifique de notre discipline doit nous inciter à cette rigueur ennuyeuse qu'évoque Bachelard. Sans trop d'illusions, car la sociologie politique n'est pas encore une discipline constituée, ni dans son objet, ni dans ses méthodes. Et une science ne s'invente pas.
Ces quelques considérations doivent dicter notre attitude initiale à l'égard de la sociologie politique. Il faut d'abord nous méfier du discours idéologique et n'accepter aucune conclusion qui ne s'insère dans un cadre épistémologique et méthodologique rigoureux. Il faut ensuite affirmer la nécessité d'une rupture scientifique avec la discipline, telle qu'elle est constituée aujourd'hui. C'est à travers le refus du présent et du passé qu'il porte Bachelard le montre clairement que l'on peut espérer progresser. Sans doute, il ne s'agit pas de tout remettre en cause. Cet ouvrage d'initiation n'a pas l'ambition de constituer une aventure scientifique. Il s'agit, plus modestement, de vérifier les bases épistémologiques de quelques-unes des innombrables théories qui encombrent le champ de la sociologie politique. Ce travail d'inventaire critique n'est pas aisé, car l'idéologie se pare volontiers des couleurs chatoyantes de la technique la plus sophistiquée. Il reste indispensable et laisse prévoir, dans les années qui viennent, une rupture scientifique en sociologie politique. La science progresse ainsi.
Les difficultés de l'entreprise, nous les rencontrons dès l'abord, avec la définition de l'objet de notre discipline. Qu'est-ce que la sociologie politique ? L'adjectif politique est ambigu. L'imprécision du concept permet toutes les interprétations et a suscité un grand débat. Le substantif sociologie, moins discuté, implique pourtant des conséquences fondamentales que l'on oublie trop souvent. Commençons par le grand débat sur la notion de politique. Nous verrons ensuite comment on peut en concevoir l'analyse sociologique.

1. La notion de politique

Littré donne huit définitions du mot politique. Le utilisé aussi bien dans un sens noble (" la politique pluridisciplinaire de l'université de Paris I ") qu'avec une acception péjorative ( " Moi, monsieur, je ne fais pas de politique! "). On parle indifféremment de la politique étrangère de la Ve République, de la politique d'investissements d'une entreprise, du monde politique ou de la finesse de telle analyse politique. C'est dire que le sens commun ne nous aide guère à délimiter le domaine de notre recherche. Mais cette incertitude générale rejaillit sur les tentatives de définition plus rigoureuse du politique. On peut les regrouper autour de deux notions : l'état, le pouvoir. Nous verrons après ce premier survol quelle définition provisoire pourra nous aider. .

I. Le politique n'est pas l'Etat

Définir le politique par l'état, c'est rester dans le droit fil d'Aristote qui considère la polis comme la société principale, qui renferme en soi toutes les autres et se propose le plus grand avantage possible. Ce critère organique du politique a été singulièrement conforté par l'apparition à l'issue du Moyen Age, puis le renforcement au XIXe siècle, de l'État-nation. Personne ne conteste aujourd'hui la prééminence de l'Etat comme cadre de l'action politique. La vie politique, tant interne qu'internationale, est dominée par la concentration de tous les pouvoirs au niveau organisationnel qu'est l'État.
Dans cette perspective, la sociologie politique est l'étude de l'état et de ses institutions. La théorie de la souveraineté, qui en est inséparable, en précise les fondements philosophiques, moraux et juridiques.
La Bigne de Villeneuve a du reste avancé, avant la guerre, le terme de statologie, plus précis pour lui que celui de science politique. On retrouve aujourd'hui cette conception dans les écrits de Marcel Prélot.
La définition du politique par L'État présente un avantage appréciable : la précision. On sait à quoi on a affaire. L'étude est limitée à l'appareil d'État. Sans doute faut-il fixer les contours de l'état : est-ce l'ensemble des agents publics ? Mais en quoi l'activité des gardiens de musée est-elle politique ? Et la grève n'est-elle jamais politique? Les problèmes de frontières ne sont pas simples, mais ils sont solubles. Ajoutons que la définition saisit l'activité politique en son essence. Tout le monde convient que l'État se trouve au coeur du politique. Pourquoi ne pas limiter le politique à l'État ?
C'est que la précision et la simplicité de cette définition ne vont pas sans inconvénient. On présuppose ainsi la spécificité du phénomène de l'état, ce qui interdit d'en rechercher ailleurs et par analogie les fondements. En quoi l'autorité du président de la République est-elle semblable ou différente de celle d'Al Capone ou de Jésus de Nazareth ? Les Nuer, qui vivent sans État, vivent-ils sans politique? Autant de questions qu'une problématique centrée sur l'Etat rend difficiles à poser.
A cet inconvénient théorique s'ajoute une considération d'opportunité. Définir le politique par l'État, c'est verser dans l'institutionnalisme. La science politique est réduite à l'étude d'un ensemble de normes avec leur substrat social. On risque de fausser l'analyse en donnant la priorité au normatif et à l'organisationnel et d'expliquer les phénomènes sociaux par les normes qui les régissent, non l'inverse. C'est mettre la charrue devant les boeufs ou, du moins, préjuger la réponse à la question du rapport entre structure et superstructure, pour employer la terminologie marxiste.
Il est curieux, dans ces conditions, de trouver certains marxistes aux côtés d'Aristote et de Marcel Prélot. Pourtant, les sociologues de l'URSS et des démocraties populaires considèrent la science politique comme la doctrine de l'État et du droit. Le philosophe polonais Adam Schaff 2ajoute que la science politique ainsi définie est partie de la doctrine générale du développement social, conçu avant tout du point de vue des relations de propriété. En d'autres termes, Schaff se livre à une double opération :en premier lieu, il isole l'État et le droit de l'ensemble social considéré; en second lieu, il rattache la doctrine de l'État et du droit aux forces économiques et sociales analysées. Nous trouvons ici la préoccupation d'une liaison constante entre le tout et les parties, qui caractérise la démarche sociologique. Nous y reviendrons dans le troisième paragraphe. .

II. Le politique n'est pas le pouvoir
.
La majorité des auteurs contemporains ramènent le politique à la notion de pouvoir. Lasswell et Dahl aux États-Unis, Burdeau, Duverger ou
Aron en France s'accordent pour considérer que la politique est l'exercice du pouvoir. Pour reprendre la formulation la plus récente, celle de Dahl 3, un " système politique est une trame persistante de rapports humains qui implique une mesure significative de pouvoir, de domination ou d'autorité ".
La définition s'attache à un phénomène essentiel. Tout rapport politique touche sans doute, de près ou de loin, au phénomène du pouvoir. De plus, la notion de pouvoir se retrouve dans toutes les sociétés. Elle n'est pas limitée à l'organisation étatique. Elle permet ainsi de comparer des phénomènes semblables, sinon identiques et de cerner, par exemple, l'essence de l'autorité dans la société esquimau et au Royaume-Uni, dans un parlement, un parti ou un syndicat. On rompt ainsi avec l'analyse formelle des institutions pour se saisir d'un phénomène social : le pouvoir.
On peut objecter que cette théorie ramène la politique à la lutte pour le pouvoir. La version subjective de cette notion est incarnée par Machiavel, pour qui le seul appétit de l'homme politique est le pouvoir. Dans une version objective, faisant abstraction de la motivation des acteurs, on constatera que toute politique se traduit en fait par une lutte pour le pouvoir. Or, la politique, nous le verrons, c'est bien autre chose que le pouvoir. La lutte pour le pouvoir n'est qu'un des aspects de la vie politique. Le pouvoir apparaît davantage comme un instrument que comme un fondement du politique. Une définition qui s'attacherait exclusivement à l'étude du pouvoir risquerait de passer à côté d'autres aspects essentiels de la vie politique.
On a observé, en outre, que cette définition n'écarte pas le danger de la description néoinstitutionnelle. Nombre d'auteurs se sont contentés de décrire l'institutionnalisation du pouvoir et de proposer des typologies du pouvoir institutionnalisé. Certes, la description et la classification sont une étape essentielle dans la connaissance. Sans Linné, Darwin n'aurait jamais existé. Remarquons simplement, à ce stade, qu'une définition substantielle ne suffit pas à se prémunir des limitations inhérentes à la simple description.
L'objection majeure que l'on peut opposer à cette définition du politique est son excessive compréhension. Si la sociologie politique doit analyser tous les phénomènes du pouvoir, elle se confond, à la limite, avec la sociologie générale. Quel groupe social ignore le phénomène du pouvoir ? Le pater familias, le chef d'entreprise, le chef de train ou le professeur détiennent une parcelle de pouvoir, d'autant plus précieuse qu'elle est plus réduite. Est-ce à dire que leurs rapports respectifs avec leurs enfants, leurs ouvriers, leurs voyageurs ou leurs étudiants sont politiques ? Dans la mesure où une définition doit d'abord délimiter un champ de recherche, la définition du politique par le pouvoir reste insuffisante.
Plusieurs auteurs ont senti les inconvénients d'une définition trop large. Aristote lui-même, qui s'attache à la polis, la caractérise par l'autorité. Il combine, ce faisant, le critère de l'État avec le critère matériel du pouvoir. David Easton, que nous aurons l'occasion de retrouver, estime que le politique est l'allocation autoritaire de choses de valeur. Tout exercice de l'autorité n'est donc pas politique. Il doit encore servir cette fin politique qu'est la distribution des ressources et la répartition de la pénurie. On pourrait multiplier les définitions. Chaque auteur (ou presque) avance la sienne, tant le politique est insaisissable. Mais, au fond. .

III. Pourquoi définir le politique ?

. A quoi sert une définition? Cette interrogation préalable peut aider à préciser l'utilité et la signification de la définition du politique. Suivons le raisonnement d'un disciple de Durkheim, Marcel Mauss 4. Mauss se propose d'étudier un fait social, la prière. Il s'agit, comme pour le politique, d'un fait social incontestable, mais dont l'étendue et les limites exactes restent flottantes. La définition doit transformer cette impression indécise en une notion distincte. Cette définition ne peut être que provisoire. Elle ne saurait saisir d'emblée la substance même des faits, qui ne peut venir qu'au terme de la science. Elle est seulement destinée à engager la recherche, à déterminer la chose à étudier, sans anticiper sur les résultats de l'étude. Elle doit limiter le champ de l'observation.
Mauss observe que la définition permet de rompre avec les prénotions, de préciser la nomenclature. Ainsi, des ethnographes, après avoir dit que la prière est inconnue dans telle ou telle société, citent des "chants religieux" et des textes rituels qu'ils y ont observés. Une définition préalable épargne" ces déplorables flottements et ces interminables débats entre auteurs qui sur le même sujet, ne parlent pas des mêmes choses".
Puisque la définition vient au début de la recherche, c'est-à-dire à un moment où les faits sont seulement connus du dehors elle ne peut être faite que d'après des signes extérieurs. Il faut trouver quelques caractères apparents, suffisamment sensibles qui permettent de reconnaître, presque à première vue, tout ce qui est prière. Ces caractères doivent être objectifs. Il ne faut se fier ni à nos impressions, ni à nos prénotions, ni à celles des milieux observés. Définir d'après des impressions revient à ne rien définir du tout, car rien n'est plus mobile qu'une impression ; elle change d'un individu à l'autre, d'un peuple à l'autre." De même que le physicien définit la chaleur par la dilatation des corps et non par l'impression du chaud, c'est dans les choses elles-mêmes que nous irons chercher le caractère en fonction duquel la prière doit être exprimée… L'ancienne physique faisait du chaud et du froid deux natures différentes ; un idéaliste, aujourd'hui encore, se refusera à admettre qu'il y ait quelque parenté entre la prière et la grossière incantation magique ".
En quoi cette réflexion de Mauss peut-elle nous servir? Retenons d'abord qu'il s'agit de délimiter un champ d'études. Une bonne définition limite la recherche à certains objets. La notion de pouvoir reste, à cet égard, trop floue pour nous. En second lieu, la définition n'a pas à saisir la substance des faits. Peu importe que l'État soit le lieu privilégié de l'activité politique ;cela ne qualifie pas la notion d'État comme définition du politique pour autant. Enfin, il importe de rompre avec les prénotions et impressions, tant de l'observateur que des sujets observés. Ce n'est pas parce que nous considérons telle activité comme politique qu'elle mérite d'entrer dans le cadre de la définition. Il faut nous attacher, autant que possible, à des caractères objectifs, incontestables.
Appliquons cette méthode à l'objet de notre étude. De même que
Mauss constate l'existence, dans de nombreuses sociétés, d'un rite qu'il appelle prière, nous pouvons constater, dans de nombreuses sociétés, la présence d'un système politique, c'est-à-dire d'un ensemble de rôles sociaux organisés à des fins très diverses et qui maintiennent leur autorité par un certain degré de contrainte. Comment définir cet ensemble qui a une réalité objective, tangible, dans nombre de sociétés humaines? Ne cherchons pas à saisir l'essentiel. Comme pour la prière, nous le trouverons à la fin de la science. La définition par l'organisation, la structure sociologique, ne suffit pas. L'appareil d'État est un moment dans l'évolution des sociétés humaines. Existe-t-il vraiment partout aujourd'hui ? Subsistera-t-il demain ? Les raisons pour lesquelles nous avons écarté la définition du politique par l'État subsistent. La définition par la fonction n'est pas plus satisfaisante. On a observé que les fonctions politiques varient à l'infini. Aucun domaine n'échappe à l'activité politique, si personnel soit-il. Et l'on ne peut pas davantage préciser des fonctions essentielles, présentes dans toute organisation politique. Même le maintien de l'ordre ou la distribution de la justice ne relèvent pas toujours du politique, comme l'a noté M. Weber.
Reste la définition par le moyen. Le pouvoir, dit-on ? Mais ce critère est trop large, nous l'avons vu. En outre, il est trop vague, trop subjectif. Définir le politique par le pouvoir, c'est déplacer le problème sans le résoudre. Nous sommes loin des signes extérieurs de Mauss, des caractères apparents suffisamment sensibles, qui permettent de reconnaître, presque à première vue, tout ce qui est politique.
Notre définition, nous l'emprunterons à
Weber : est politique un groupe de domination dont les ordres sont exécutés sur un territoire donné par une organisation administrative qui dispose de la menace et du recours à la violence physique 5. Malgré sa complexité apparente, cette définition répond aux exigences de simplicité et de sécurité posées par Mauss. Retenons de cette définition les notions de territoire, d'organisation administrative et de contrainte physique. Ce sont les moyens de l'action politique selon Weber. Et ces moyens sont définis d'une manière objective, qui ne souffre pas grande discussion. La définition de Weber limite le politique à l'exercice de certaines formes de pouvoir :l'État, sans doute (qu'il définit plus précisément par le monopole de contrainte physique légitime sur un territoire donné), mais encore d'autres formes d'organisation pré-étatique (la tribu, le clan) ou para-étatique (la corporation médiévale, la mafia).
Certes, la définition passe à côté d'une grande partie de l'activité politique. Une élection, un débat parlementaire, une loi sur l'allocation-chômage ne font pas directement appel à la contrainte physique. L'essence du politique ne risque-t-elle pas d'échapper à cette définition, alors qu'elle est appréhendée par les notions d'État ou de pouvoir ? Rappelons les termes de Mauss. Il ne s'agit pas de saisir d'emblée la substance de notre matière, mais de la délimiter et d'organiser les hypothèses de travail à partir de la définition. Pour le moment, la définition de Weber nous convient. .

2. L'analyse sociologique du systeme politique

Le substantif sociologie politique utilisé par le décret du 10 juillet 1962 est lourd de portée. Que l'on ait choisi cette expression, de préférence à celles de science politique ou de politologie, parfois avancées, rattache officiellement notre discipline à la sociologie. Effrayées sans doute par ce lien de parenté avec une discipline suspecte, certaines universités se sont empressées de supprimer ce cours, alors que d'autres le débaptisaient pour l'affubler d'un titre plus anodin.
La science n'a que faire de ces consécrations officielles et de ces querelles universitaires. En l'espèce, il se trouve que le législateur ne s'est pas trompé. L'analyse des phénomènes politiques doit être sociologique si elle veut être compréhensive. Car l'étude du fait social relève de la sociologie. Ce truisme comporte des conséquences que l'on ne perçoit pas toujours. Il implique l'unité fondamentale de la société globale, dont le politique n'est qu'un aspect. Il impose de même l'unité de la démarche sociologique. .
1. L'unite de la société globale
L'idée directrice de toute sociologie réside dans la notion d'unité de la société. Plus précisément, la société est une totalité, c'est-à-dire un ensemble d'éléments interdépendants. Tous les aspects de la vie sociale se tiennent. Le politique, l'économique, la religion ou les relations de travail sont les facettes diverses d'une même société. Ils ne constituent pas en eux-mêmes des mondes clos, isolés les uns par rapport aux autres. Reprise récemment par le structuralisme comme par l'analyse systémique, cette notion d'unité de l'ensemble social avait déjà été soulignée par Émile Durkheim à la fin du siècle dernier.
Celui-ci fait remarquer, dans les Règles de la méthode sociologique, qu'un ensemble ne peut pas être réduit à la somme de ses éléments. On ne peut donc saisir la signification d'un fait social isolé, ou replacé dans un contexte limité à telle ou telle activité sociale déterminée.
Durkheim remarque que le biologiste ne peut pas appréhender la vie dans la cellule en partant seulement de ses composantes minérales, de même que l'oxygène et 1'hydrogène envisagés séparément ne rendent pas compte des propriétés de l'eau. La structure propre à l'ensemble fait apparaître certaines relations, certains attributs, qui n'existent pas dans la somme des éléments pris isolément. Ceci est particulièrement vrai de la vie sociale, qui constitue un tout.
Conséquence de cette constatation, tout phénomène dans un ordre d'activités a des répercussions immédiates dans l'ensemble de la société et vient donc perturber les relations dans les autres ordres d'activités. Il est impossible d'analyser un aspect de la vie sociale sans tenir compte de tous les autres aspects. La sociologie politique ne peut ignorer ce qui se passe dans les domaines économiques, religieux, etc. L'analyse d'un élément le politique, par exemple isolé de l'ensemble qu'est la société globale, n'a aucune signification. Pas plus que l'étude du nombre "deux", isolé de l'ensemble que constitue la série des nombres entiers.
De cette idée découle le rattachement de la sociologie politique à la sociologie générale. La sociologie politique ne peut être qu'une branche de la sociologie générale, une spécialisation techniquement utile, mais accessoire. Elle reste soumise en ses fondements et en ses méthodes à la discipline mère.
Une autre manière d'exprimer cette idée fondamentale serait de dire qu'il y a un système politique, mais qu'il n'y a pas de société politique. Nous découpons, aux fins d'analyse, un secteur d'action sociale dans la société globale, que nous constituons en système distinct grâce à la définition que nous avons adoptée. On distingue ainsi un système politique, un système économique, un système religieux, etc. Mais cette Opération reste intellectuelle. Elle est simplement destinée à faciliter la recherche en limitant son objet. Nul ne peut saisir à la fois toutes les données d'un ensemble si complexe. Il faut en isoler certains éléments pour mieux les comprendre. Le but de cette opération est de définir un système social (...).
Mais ce système intellectuel n'est pas une société réelle, un ensemble d'hommes groupés en une société donnée, distincte d'autres sociétés. Il n'y a donc pas, en ce sens, de société politique distincte de la société économique ou de la société religieuse. L'analyse du secteur d'activité particulier doit toujours se référer à la totalité sociale.
D'ailleurs, chacun peut observer dans la vie courante cette interaction des systèmes sociaux. On est en même temps étudiant, consommateur, citoyen, fils dévoué, etc. Chaque agent est investi d'une pluralité de rôles sociologiques, qu'il tient tour à tour. Ce faisant, il participe à divers systèmes sociaux. Or, ces rôles sociaux réagissent les uns sur les autres et ne peuvent être séparés que par artifice. De même que les rôles sont les facettes multiples de la personnalité sociale de 1'individu, les systèmes sont les aspects divers de la société. On ne peut pas plus étudier le système en ignorant la société qu'on ne peut étudier le rôle en ignorant l'individu.
Il faut donc dénoncer toute autonomisation de la sociologie politique. Étudier le politique en soi, expliquer le politique par le politique, sont des erreurs fréquentes et pourtant manifestes. Le premier devoir des sociologues est de rattacher le fait social à la totalité sociale. .
II. L'unité de la démarche sociologique
Corollaire méthodologique de l'affirmation de 1'unité de la société globale, l'unité de la méthode sociologique n'est pas moins évidente. En clair, cela veut dire que la sociologie politique est d'abord une sociologie et qu'elle est donc soumise aux règles de la méthode sociologique.
L'affirmation ne devrait pas souffrir grande discussion. On avait naguère cru voir dans la science politique une matière au carrefour de plusieurs disciplines, échappant par là même aux exigences de chacune d'elles. Art plus que science, l'étude de la politique aurait ainsi fait appel au talent des historiens comme des géographes, des démographes, des psychologues, des sociologues, des économistes, etc. Cette multitude de perspectives permettrait seule d'embrasser la complexité des phénomènes politiques.
Il n'est pas contesté que l'apport de toutes ces disciplines peut être utile, voire nécessaire, pour l'étude des faits politiques. C'est d'ailleurs vrai de l'étude de tout fait social. Par la nature même de son objet, qui est la société globale, la sociologie est appelée à s'appuyer sur l'ensemble des contributions des autres sciences sociales.
Ce n'est pas une raison pour détacher la science politique de l'ensemble de la sociologie et l'ériger en domaine autonome, où la fantaisie de chaque chercheur pourrait se déployer librement. Une telle affirmation, pour être légitime, demanderait au minimum que l'on établit l'originalité des phénomènes politiques par rapport à l'ensemble des faits sociaux. La preuve n'en a jamais été apportée. Tout au contraire, les difficultés que nous avons rencontrées en essayant de définir le domaine du politique démontreraient, si besoin était, que les faits politiques ne se distinguent pas nettement de l'ensemble social.
La plupart des auteurs contemporains se rangent à cet avis et considèrent les termes de science politique et de sociologie politique comme synonymes. L'origine historique explique la dualité de la terminologie. Aux États-Unis, l'étude de la science politique relève des départements de sciences du gouvernement ("government"), alors que les départements de sociologie étudient la sociologie politique. Cette concurrence entre structures universitaires se traduit par une différence d'accent dans l'étude du même objet. Cependant, la mise au goût du jour du lexique de certains auteurs ne doit pas dissimuler leur fidélité aux conceptions les plus communes de la discipline.
Il faut affirmer, à l 'encontre du confusionnisme de la science carrefour, la rigueur qui impose de traiter les faits politiques comme des faits sociaux. C'est dire que nous ne considérons pas la science politique comme un lieu privilégié de rencontres mais comme une branche de la science sociologique et qu'à la diversité d'approches ou de traitement des phénomènes politiques nous préférons l'unité de la démarche sociologique.
Encore faut-il dire quelques mots de cette unité souvent controversée. Pour beaucoup, la sociologie générale semble s'être diluée dans une série de sciences sociales particulières. Il est vrai que la sociologie s 'est diversifiée et spécialisée. Aux grandes synthèses générales d'un
Spencer auraient succédé des recherches minutieuses sur la sociologie rurale ou le système d'enseignement. Par ailleurs, on ne peut être que frappé par la diversité des théories du système social et leurs " irréductibles oppositions ". Sans discuter ici de cette irréductibilité pourtant discutable sous certains rapports, disons que l'opposition des théories sociales cache à beaucoup l'unité épistémologique qui a permis leur réalisation. Il est frappant de voir à quel point les plus grands auteurs engagent dans leurs oeuvres les mêmes principes épistémologiques. Marx, Durkheim et Weber, par exemple, que tout sépare Sur d'autres plans, nous enseignent la même méthode sociologique. On ne peut donc pas dire que la sociologie générale s'efface, mais plutôt qu'elle se développe en une série de sociologies particulières, issues de la discipline de base et devant respecter ses principes.
La sociologie politique aspire à s'intégrer à cet ensemble Elle est encore loin du but. Nous aurons souvent l'occasion de constater que les préceptes les plus élémentaires ne sont pas respectés par la recherche politique. La sociologie politique, à proprement parler, balbutie encore. Le retard de notre discipline est flagrant. Cette remarque limite dès l'abord l'ambition de notre entreprise : prendre connaissance d'une science en devenir, mais qui reste imparfaitement constituée. Dans cette incertitude, assurons au moins les fondements de notre démarche.
Durkheim l'affirmait déjà : " Si l'on veut suivre une voie méthodique, il faut établir les premières assises de la science sur un terrain ferme et non sur un sable mouvant. Il faut aborder le règne social par les endroits où il offre le plus prise à l 'investigation scientifique. C'est seulement ensuite qu'il sera possible de pousser plus loin la recherche, et, par des travaux d'approche progressifs, d'enserrer peu à peu cette réalité fuyante dont l 'esprit humain ne pourra jamais, peut-être, se saisir complètement 6. "
Notes
1. Gaston Bachelard, La Formation de l'esprit scientifique, 4e éd., Paris, Vrin, p. 24 s. 2. Adam Schaff, " La conception du matérialisme dialectique en science politique ", in La Science politique contemporaine, UNESCO, 1950. 3. Dahl, Modern Political Analysis, 2e éd., 1970, p. 6. 4. Marcel Mauss, La Prière cité in Bourdieu et al., Le Métier de sociologue, Paris, Mouton-Bordas, 1968, p. 143 s. 5. Max Weber, Économies et Société, Paris, Plon, 1971, tome 1, p. 57. 6. Durkheim, Règles de la méthode sociologique, Paris, PUF, 17e éd., p. 46. 7. Jean-Louis Cot, Jean Pierre Mounier, Pour une sociologie politique, Point Seuil, 1974, T. 1, p11-25.





Emile DURKHEIM
(1858 - 1917)
Tocqueville :
1, Weber : 1, 2, 3, 4, Pareto : 1, Nouv. soc. 1, 2, Socio. politique : 1, 2, 3, 4, 5, Innov : 1, 2, 3,
Document
Le suicide (Commentaires)
L'homme et l'oeuvre
Durkheim et l'exemple de la physiologie
Existe-t-il des faits sociaux ?
L'explication des faits sociaux
La méthode d'étude des faits sociaux
Influence de Durkheim
1-.
L'homme et l'oeuvre
Premier sociologue à avoir élaboré une méthode scientifique dans Les règles de la méthode sociologique, Durkheim n'en reste pas moins avant tout un philosophe et un moraliste, lui aussi marqué par les problèmes de son époque et ses problèmes personnels : l'affaire Dreyfus, la défaite de 1870, la commune, la guerre de 1914, la mort de son fils tué en 1917. "Notre premier devoir actuellement est de nous faire une morale" déclare-t-il en conclusion de sa thèse sur La division du travail social (1893), et d'affirmer que la sociologie ne vaudrait pas une heure de peine si elle n'était que spéculative.
Il demeure de son époque, proche de
Comte par son moralisme sa façon de réifier et même de déifier la société : "Entre Dieu et la Société, il faut choisir. [...] Ce choix me laisse assez indifférent, car je ne vois dans la divinité que la société transfigurée et pensée symboliquement".
Il faut en revanche insister sur le modernisme de ses conceptions scientifiques.
On doit à Durkheim le premier effort conscient et réussi pour allier théorie sociologique et recherche empirique. En effet, après la publication en 1895 des Règles de la méthode sociologique, Durkheim fait paraître en 1897 une étude sur
Le suicide qui illustre sa méthode.
Les volontés individuelles sont insuffisantes à expliquer ces lois qui traduisent la régularité de certains évènements, comme le suicide. Il faut admettre que des forces extérieures impersonnelles agissent, qu'il existe donc bien des phénomènes sociaux. C'est le propre de la sociologie de les étudier, d'observer les habitudes collectives et leurs représentations.
On imagine l'effet que pouvait produire en 1895 une démonstration de ce genre. Si elle enthousiasmait les esprits scientifiques, désireux de démontrer la mécanique sociale, comme celle des planètes ou des fluides, en relègant sorciers et soutanes, quelle pouvait être la réaction de l'homme, même sans parti pris, pour lequel la décision de vivre ou de mourir représentait l'action la plus personnelle et la plus libre que l'on puisse entreprendre. Les lois de la physique sont extérieures, elles nous conditionnent seulement matériellement, il est plus facile de s'en accomoder. Mais ces impondérables lois sociales, fabriquées par nous-mêmes à notre insu, qui nous détermineraient sans que nous le sachions... comment en accepter l'idée ?
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Durkheim et l'exemple de la physiologie
Si Durkheim heurte les tendances majoritaires de son époques : la
métaphysique, le vitalisme, le psychologisme, il n'est tout de même pas seul. Saint-Simon, A. Compte et Spencer ont montré le chemin mais ne sont pas suivis. C'est un contemporain, un physiologiste, C. Bernard qui lui servira d'exemple dans son entreprise scientifique. Il le cite rarement, car ce n'est pas au savant qu'il emprunte, mais à la physiologie. Comme l'écrit J. Michel (1990) : d'après Durkheim, " [...] pour une science, s'autonomiser veut dire à la fois se libérer et se servir des autres savoirs [...] mais une science ne peut efficassement emprunter à une autre, qu'à la condition que celle-ci soit établie, autonome tant dans sa méthode que dans son champ d'investigation". Ce n'est pas de métaphore qu'il est question, Durkheim a reproché à Spencer d'en abuser, mais de comparaison. Il s'agit d'une similitude des points de vue, non d'une activité semblable que la différence d'objet rend impossible.
On a de nombreuses preuves et les réflexions de Durkheim lui-même sur l'inflence qu'exerça sur lui C. Bernard. Pourtant celui-ci mourut en 1878, l'année même de la naissance du sociologue et sa notoriété n'était en rien comparable à celle de Pasteur. Pourquoi Pasteur n'a-t-il pas lui aussi, par ses recherches empiriques, intéressé Durkheim ? D'abord une opposition sociale et pschologique explique cette distance. Pasteur est un catholique pratiquant, ambitieux, conservateur, cultivant ses relations et sa popularité. Durkheim, un juif, socialiste, et ce qui ne facilitait pas les échanges, tous deux également austères, convaincus et entêtés. Mais plus que ces traits de personnalité, leurs objectifs scientifiques les opposaient. Pasteur s'intéressait à la microbiologie et poursuivait des résultats pratiques, limités à un domaine précis, "un symptôme, un microbe, un vaccin" disait-on. Au contratire, Durkheim trouvait chez C. Bernard, toutes proportions gardées, un objectif semblable au sien. Tous deux entreprenaient des recherches emiriques rigoureuses, mais avec la même ambition de généraliser les résultats, pour C. Bernard aux grandes fonctions de l'organisme, pour Durkheim, la société tout entière.
C'est chez C. Bernard que Durkheim trouvera la solution ou du moins la confirmation de la vérité qu'il apporte aux problèmes délicats de la sociologie : l'incontournable question des rapports de l'individu et de la société, des parties et du tout, du déterminisme et de la liberté, enfin de la psychologie et de la sociologie. "Il y a entre la psysiologie et la sociologie, la même solution de continuité qu'entre la biologie et les sciences physico-chimiques" écrit-il. Si la sociologie se heurte à des difficultés propres aux sciences sociales, la solution est la même : "l'origine première de tout processus social de quelque importance doit être recherchée dans la constitution du milieu social interne [...]. L'effort principal du sociologue devra donc tendre à découvrir les différentes propriétés de ce milieu."La notion de milieu interne, avec tout ce quelle implique est une création de C. Bernard que Durkheim s'approprie. De même que pour le physiologiste, les organismes élémentaires ne peuvent survivre séparés de mer environnement, l'individu ne peut se concevoir hors de la société dont il fait partie, au sein de diverses consciences collectives (morales, familiales, religieuses, juridiques) au mileur desquelles il a grandi et dont l'étude forme le champ de la sociologie. L'anomie est bien le preuve de la nécessité pour la liberté de l'être humain d'une subordination de l'individu à l'ensemble social. "Comme chez C. Bernard, l'autonomie et la subordination doivent être pensées ensemble".
A la question fondamentale de la sociologie, comment une somme d'individus peut-elle former une société ? Durkheim répondra : par la solidarité, élément commun à toute existence sociale. S'opposant à
Spencer qui considérait deux types de société possibles sans rapports entre eux, ils distingue la solidarité mécanique dans les société à conscience collective forte et la solidarité organique dans les sociétés complexes, où, sous l'influence de la division du travail, la complémentarité unira des parties : les individus et des intérêts interdépendants.On trouve déjà dans la division du travail social des idées fondamentales que Durkheim explicitera dans la suite de ses oeuvres. La conscience collective est "l'ensemble des croyances et des sentiments communs à la moyenne des membres d'une société." Cet ensemble forme un "système déterminé qui a sa vie propre". Durkheim affirme ensuite la priorité de lasociété, de la structure sociale, du tout sur les parties : les individus, les phénomènes individuels.
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Existe-t-il des faits sociaux ?
Sur le plan méthodologique, nous trouvons pour la première fois une réflexion organisée, systématisée, sur ce qu'est la sociologie et à quelles conditions elle peut être une science. Les deux textes essentiels, qui d'ailleurs se recoupent en bien des points, sont Les règles de la méthode sociologique et l'article de P.
Fauconnet et M. Mauss sur la sociologie, paru dans la Grande encyclopédie française du XXe siècle (1901).
La première question posée par Durkheim est celle-ci : peut-il exister une science appelée sociologie comme il existe une science physique ?
A quelles conditions peut-on parler de sciences ? Lorsqu'i y a un objet et une méthode scientifiques, c'est-à-dire la possibilité de relier les faits entre eux. D'où deux questions : y a-t-il un domaine, un objet, des faits sociaux spécifiques ? Y a-t-il une méthode scientifique applicable à cet objet ?
Admettre des faits sociaux spécifiques, c'est prendre une position anti-psychologiste et reconnaître que les phénomènes collectifs sont autre chose qu'une simple addition de réactions individuelles. Non content de découvrir ces faits sociaux, Durkheim ajoute que leur caractéristique, ce qui permet de les reconnaître, c'est la
contrainte : "les faits sociaux consistent en des manières d'agir, de penser et de sentir extérieures à l'individu et qui sont douées d'un pouvoir de coercition en vertu duquel ils s'opposent à lui [...] Un fait social se reconnaît au pouvoir de coercition externe qu'il exerce ou est susceptible d'exercer sur les individus."
Les institutions constituent cet ensemble d'actes et d'idées que les individus trouvent en naissant, qui sont antérieures à chacun et qui s'imposent à tous, mais elles vivent, se transforment. La sociologie a pour but de les étudier. L'éducation est l'opération par laquelle l'être social est surajouté à l'enfant et l'adapte à cette contrainte qu'exerceront sur lui les institutions.
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L'explication des faits sociaux
Comment expliquer cette contrainte et ce qui détermine les fais sociaux. Durkheim repousse les explications trop générales que propose le philosophe de l'histoire (
Compte, Spencer), car elles ne rendent pas compte de la vérité des coutumes et également les explications particulières par l'histoire elle-même. La méthode comparative montre, sans fournir de raisons, qu'il existe des intitutions identiques chez des peuples différents. Il écarte enfin et surtout l'explication par la psychologie individuelle, très répandue chez les sociologues de lépoque, qui attribuent à l'homme les sentiments que sa conduite manifeste (la jalousie par l'instinct sexuel) au leiu d'en expliquer l'origine. "Puisque leur caractéristique essentielle consiste dans le pouvoir qu'ils ont d'exercer du dehors une pression sur les consciences individuelles, c'est qu'ils n'en dérivent pas et que par la suite, la sociologie n'est qu'un corrollaire de la psychologie. [...] L'individu écarté, il ne reste que la société, c'est donc dans la nature de la société elle-même, qu'il faut aller chercher l'explication de la vie sociale." Pour Durkheim, on s'en doutait, l'explication doit être de nature sociologique. "La cause déterminante d'un fait social doit être cherchée parmi les faits sociaux antécédents, et non parmi les états de la conscience individuelle. [...] La fonction d'un fait social doit toujours être recherchée dans le rapport qu'il soutient avec quelque fin sociale." La pensée de Durkheim que Malinowski considérait comme le père du fonctionnalisme, oscille entre une explication historique : "l'origine première de tout processus social doit être recherchée dans la consitution du milieu social interne" et une attitude que l'on qualifierait aujourd'hui de fonctionnelle. Confondant parfois la recherche des origines et la découverte des fonctions, il tente une conciliation en déclarant qu'il faut utiliser ces deux points de vue de façon indépendante. Cependant, Durkheim rend un immence service à la sociologie en la débarrassant du finalisme historiquen, cette forme d'utopie, obstacle à son développement scientifique. "Quand on entreprend d'expliquer un phénomène social, il faut rechercher séparément la cause efficiente qui le produit et la fonction qu'il remplit." [...] "Faire voir à quoi un fait est utile n'est pas expliquer comment il est né, comment il est ce qu'il est [...] un fait peut exoster sans servir à rien." A la recherche d'une explication sur la valeur impérative des insitutions sociales, Durkheim découvre l'opinion, système de représentation collectives qui expriment l'état de la société. Les institutions n'existent que par les représentations que s'en fait la société, leur force vient des sentiments qu'elles inspirent
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La méthode d'étude des faits sociaux
L'existence de l'objet de la sociologie : les faits sociaux étant admis, reste à savoir comment ils peuvent être étudiés de façon scientifique. La première règle, fondamentale, est de "considérer les faits sociaux comme des choses".." Nous ne disons pas en effet que les faits sociaux sont des choses matérielles, mais sont des choses au même titre que les choses matérielles, quoique d'une autre manière. Qu'est -ce en effet qu'une chose ? La chose s'oppose à l'idée, comme ce que l'on cannaît du dehors à ce que l'on connaît du dedans [...] Traiter des faits d'un certain ordre comme des choses, ce n'est donc pas les classer dans telle ou telle catégorie du réel, c'est observer vis-à-vis d'eux une certaine attitude mentale." C'est grâce à Durkheim que la sociologie française a, la première, admis que la sociologie est une science comme les autres et que son but est la découverte de relations générales entres les phénomènes. Mais Durkheim ne s'est pas contenté de vouloir appliquer la démarche de la recherche scientifique aux faits sociaux. Le processus est vécu, pensé, systématisé en fonction de son objet particulier. Si la démarche est semblable, c'est parce que le but identique, la science, impose les mêmes conditions. Après avoir attiré l'attention sur l'importance de la définction pour "limiter le champ de la recherche et savoir ce dont onparle", Durkheim insiste sur la nécessité de substituer aux notions du sens commun une première notion scientifique. Les notions ou concepts, " [...] ne sont pas les substituts légitimes des choses. Produits de l'expérience vulgaire, ils ont avant tout pour objet de mettre nos ations en harmonie avec le monde qui nous entoure. Ils sont formés par la pratique et pourelle. " L'observation ne doit pas être un simple compte rendu car le sociologue ne décrit pas les faits, elle doit les constituer, thème que reprendra
Bachelard. Durkheim insiste sur le fait que les observations doivent être faites de façon impersonnelle, utilisables et vérifiables par tous, avant d'être systématisées rationnellement. Devant les diffultés de l'expérimentation, il reconnaît que "la méthode comparative est la seule qui convienne à la sociologie". Donnant une fois de plus la preuve de son esprit scientifique, il insiste sur la qualité d'une expérience, plus importante à son avis qu'une accumultion de constatations secondaires. "Dès qu'on a prouvé que dans un certain nombre de cas, deux phénomènes varient l'un comme l'autre on peut être certain qu'on se trouve en présence d'une loi."
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Influence de Durkheim
L'oeuvre de Durkheim a exercé une influence souvent indépendante des idées de son auteur. Les coiologues américains ont trouvé chez lui, sur le plan théorique, les notions de fonction, de solidarité et d'anomie et sans doute un moraiste convenant à leur puritanisme. Parsons en particulier y a puisé des éléments pour sa théorie de l'équilibre social. Sur le plan pratique, les règles de la méthode donnaient aux chercheurs des Etats-Unis la garantie scientifique qu'ils recherchaient. En France, Durkheim a occupé à la Sorbonne la première chaire de sicences de l'éduction et de sociologie. Ses élèves les plis éminents, (
Mauss, Fauconnet, Davy) ont constitué ce que l'on a appelé l'école française de sociologie.
La fondation de L'année sociologique en 1898, deux ans après l'Américan Journal of Sociology) a permis le contact entre sociologues d'horizons divers et la publication de nombreuses recherches, en particulier d'ethnologie.Mais l'impérialisme de Durkheim qui visait le regroupement de toutes les sciences sociales sous la protection de la sociologie, irritant les économistes et les historiens. Enfin son esprit dogmatique, moralisateur, et, c'est à un anglais de s'en pplaindre, totalement dépourvu d'humour, ne facilitait pas l'acceptation de tendances scientifiques, qui heurtaient un grand nombre de ses collègues.
L'infleunce directes de Durkheim après la dispatition de ses disciples subit une éclipse. Elle se fera à nouveau sentir en France par le détour des Etats-Unis, dans la recherche d'une réflexion théorique plus scientifiques. Parmi les sociologues français de cette époque, il faut encore citer
Levy-Brühl (1857 - 1939). Sans être en opposition réelle avec Durkheim, il représente un courant de pensée différent, opposé à toute tendance moraliste.
Parmi les durkheimmien :
Halbwacks s'est intéressé aux problèmes des classes sociales, des niveaux de vie, à la mémoire collective,. Marcel Granet à la pensée choinoise, Simiand est l'auteur d'un ouvrage sur le salaire.
Sources
Méthodes des sciences sociales, Madeleine Gravitz, Dalloz, 1996.


Max WEBER
1864 - 1920
Tocqueville :
1, Pareto : 1, Nouv. Soc : 1, Socio. Orga. 1, 2, Socio. politique : 1, 2, 3, Innov : 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7,

Pour comprendre Max Weber, il faut naturellement comme pour les autres sociologues, on serait tenté de dire plus que pour les autres, le replacer dans le cadre de son époque et de sa biographie.
Né dans un milieu bourgeois, il s'intéresse à la politique (son père y joue un rôle) et à la religion protestante (sa mère est très croyante). Il est lui-même juriste de formataion et sa culture est exceptionnelle. Son oppostion à Freud peut être interprétée comme une défence contre des interprétations psychanalytiques dont il aurait eu probablement besoin. Ses dépressions, ce que l'on peut connaître de sa vie, permettent de supposer un complexe de culpabilité, un OEdipe mal résolu et une femme possessive bien que compréhensive. La fragillité de son système nerveux et sa grande sensibilité semblent dominées par une exceptionnelle intelligence . Mais cette dualité explique peut-être l'ambivalence de ses attitudes, l'impression qu'il donne si souvent d'être déchiré (en particulier en politique) entre l'action et la réflextion, la sicne et des aspirations religieuses, l'Allemangne des junkers qu'il déteste, et son nationalisme
Le cadre de son époque, c'est sur le plan politique en 1870 l'Allemagne unifiée et prussionne de Bismarck. Sur le plan intellectuel, la grande querelle entre l'idéalisme et le matérialsiem (Kant, Hegel contre
Marx) enfin le discussions sur l'opposition ou la similiture, entre la méthode historique et celle des sciences de la nature. Une part de l'oeuvre de Weber représente une tetative de réponse à cex deux questions. L'historien du droit, l'expert en sciences politiques et économiques se transforma en sociologue au cours d'un long et intense dialogue avec l'ombre de Marx

Sources Méthodes des sciences sociales, Madeleine Gravitz, Dalloz, 1996.
Alexis de TOCQUEVILLE
1805 - 1859
Selon R.
Aron, Tocqueville ne figure pas parmi les inspirateurs de la pensée sociologique. Sans doute comme Montesquieu est-il avant tout un penseur politique.. Mais alors que Montesquieu peut être considéré comme un précurseur de la rigueur scientifique dans les sciences sociales, les idées de Tocqueville exercent une influence, non ses méthodes. Sa seule méthode est d'être intelligent, subtil, intuitif, et de savoir écrire !. Ne serait-ce qu'à titre d'exemple de résultats d'analyse qualitative, il mérite d'être cité.
Tocqueville a écrit deux livres importants, publiés de son vivant :
La Démocratie en Amérique (1835) et L'Ancien Régime et la Révolution (non terminé). Il étudie non seulement les facteurs historiques, politiques et économiques, mais également sociologiques : "On peut m'opposer sans doute les individus, écrit-il, je parle des classes, elles doivent seules occuper l'histoire". Sans donner de définitions des classes, ni des groupes sociaux, il les analyse, montrant leur marque d'unité, leur tendance à l'uniformité et à la séparation, le privilèges des uns, les ambitions des autres. Analyse descriptive sans doute, mais plus riche d'explication que bien des tentatives plus ambitieuses.
Si Tocqueville excelle dans l'analyse politico-siociologique, ou dans la description et le portrait d'une société particulière, il utilise, note R.
Aron dans le second volume de la Démocratie en Amérique, une troisième méthode : "une sorte de type idéal, la société démocratique, à partir duquel il déduit quelques-une des tendances de la société future 1" A partir d'éléments connus, il essaie de poser les questions essentielles pour l'avenir et procédé qu'tilisera M. Weber pour imaginer un autre passé possible. L'aristocrate Tocqueville ne croit pas que l'industrie suscite une aristocratie nouvelle. Comme le dit R. Aron : "[...] contre la vision catastrophique et apocalyptique du développement du capitalisme propore à la pensé de Marx, Tocqueville faisait, dès 1835, la théorie plus résignée qu'enthousiaste du wellfarestate ou encore de l'embourgeoisement généralisé 1".
On doit enfin noter que Tocqueville n'éprouve pas de scrupules à juger. A côté de toutes les professions de foi scientifiques (A.
Compte, E. Durkheim, V. Pareto) et serments d'objectivité constamment transgressés, il est reposant de lire un auteur qui, après avoir analysé d'une façon qu'il croit honnête, les évènements, les juge en fonction de sa propre échelle de valeurs. "Je n'ai même pas prétendu juger si la révolution sociale, dont la marche me semble irrésistible, était avantageuse ou funeste à l'humanité ; j'ai cherché celui chez lequel elle atteint le développement le plus complet et le plus paisible, afin d'en discernet clairement les conséquences naturelles et d'apercevoir s'il se peut, les moyens de la rendre profitable aux hommes."
En ce sens, écrit R.
Aron, "il appartient à la tradition des philosophes politiques classiques, qui n'auraient pas conçu d'analyser les régimes sans les juger simultanément 1".
Notes
1. Les étapes de la pensée sociologiques, R. ARON, Gallimarg, 1967.
Sources Méthodes des sciences sociales, Madeleine Gravitz, Dalloz, 1996
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